"Les personnages et les situations de ce monologue à 2 voix étant purement fictifs,
toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite,
involontaire et tout à fait due au hasard'.
Aucun animal n'a été maltraité".

Le Recruteur : Bonjour. Vous vous êtes déjà installée. Je ne vous invite donc pas à vous asseoir. Vous connaissez la description du poste à pourvoir. Nous allons ainsi démarrer immédiatement cet entretien qui durera exactement 33 minutes. Top chrono, c'est parti. Parlez-moi de vous.

La Candidate : Euh... oui... donc. Je me présente : Petit Chaperon Rouge. 29 ans, toutes mes dents. Enfin presque. Il m'en manque 4. Les plus importantes peut-être, celles de la Sagesse. Mon dentiste m'a dit qu'elles ne pousseront jamais. L'Evolution naturelle, paraît-il.
Maquée au Grand Méchant Loup depuis qu'il a croqué Mère-Grand. Paix à son âme, comme disait l'autre, je ne sais plus qui. Mais, bon, je ne lui en veux point. Que voulez-vous, son long museau, ses grandes oreilles, tout cela m'a complètement fait tourner la tête. Mon manège à moi, quoi !
Mais revenons-en à nos moutons. Je ne rêve que d'une chose : quitter la ville, retourner à la campagne et en élever. Des moutons. Mais bon, que voulez-vous mon brave Monsieur. Les choses ne sont pas aussi simples. En attendant, je fais des tartes aux pommes. J'en fais depuis que je suis toute petite. Je sais faire toutes les pâtes. J'ai donc de l'expérience et je suis polyvalente. Si vous m'embauchez vous ne le regretterez pas.

Le R. : Qu'est ce qui vous motive dans le poste ?

La C. : Vous en avez de bonnes ! Faut bien que j'mange pardi ! Et mon Grand Loup aussi. Vous savez, aujourd'hui, avec un seul salaire, on s'en sort plus. Si j'ai bien compris, il s'agit d'un contrat de 12 mois, sans embauche à la clé. Ce n'est pas très engageant. Mais bon, je vais pouvoir payer mes factures pendant ce temps là, alors je prends.

Le R. : En effet, il s'agit d'un contrat aidé. Notre budget est limité et mon salaire étant fort conséquent, les administrateurs ont voté de vous rémunérer avec l'argent public. Mais passons plutôt à la question suivante : c'est quoi, pour vous, un bon patron ?

La C. : Bonne question. Faudrait qu'il soit toujours de bonne humeur avec ses salariés. C'est vrai, hein, y'a pas que lui qui en chie. Euh... pardon. Qui a des soucis. J'apprécie aussi qu'il m'apporte le café de temps en temps. Y'a pas écrit "BoBonne" sur mon front. Faire des tartes, c'est une chose et je veux bien porter le tablier. Mais faut pas pousser Mémé-Grand dans les orties.
Je veux aussi qu'il soit à mon écoute lorsque je lui parle du retard pris à l'insu de mon plein gré dans l'avancement de ma production. Je ne suis pas une machine. Je reste disposée à faire quelques heures supplémentaires mais pas sans augmentation de salaire. Parce que, bon, je sais ce que c'est. Au début, on veut faire bonne impression, on reste plus tard à l'atelier, le patron est content, il a embauché quelqu'un de sérieux. Et après, c'est trop tard, le pli est pris et l'habitude aussi. Et quand j'ai besoin d'un service, y'a plus personne. Non, le mieux, c'est de mettre tout ça au point le plus tôt possible.
Et vous, pensez-vous être un bon patron ?

Le R. : Ecoutez, je ne sais pas et puis là n'est pas le sujet. C'est vous la candidate, je suis là pour vous évaluer, vous psychanalyser, vous sonder. Au moyen de questions pièges que j'ai vicieusement peaufinées avec soin. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Dites-moi maintenant. Quelles sont vos qualités ?

La C. : Ecoutez. Ca va être difficile. J'en ai beaucoup. Mais la plupart ne vous intéressent pas. J'ai lu quelque part qu'il faut citer celles qui sont en rapport avec le poste. J'aime le travail bien fait. Moi, je fais de la tarte de qualité ou je n'en fais pas. Je sais prendre des initiatives. Si je suis en rupture de stock de fruits, je prends mon panier et je vais en chercher. J'ai aussi le sens des responsabilités. Lorsqu'une tarte est ratée, je ne vais pas mettre ça sur le dos du gars qui a fourni la farine ou sur celui des poules qui ont pondu les œufs de travers.

Le R. : Qu'en est-il de vos défauts ?

La C. : Ah ! Ah ! Ah ! Mais je n'en ai aucun, je suis absolument parfaite pour ce job ! Meuh non, voyons, ne faites pas cette tête-là. Je blague un peu, pour détendre l'atmosphère. Parce qu'elle est lourde l'ambiance là. Réfléchissons. J'ai lu un truc aussi là-dessus. Ne citer que des défauts mineurs qui peuvent être valorisés, qu'ils disaient. Je suis perfectionniste, ce qui revient à dire encore une fois que j'aime le travail bien fait. Je suis aussi radine, jamais un gramme de trop de farine. Ca, ça devrait vous plaire. Je suis aussi gourmande, mais, c'est promis, je ne mettrai pas les doigts dans la crème pâtissière. Vous voyez que, malgré mes défauts, vous pouvez m'embaucher en toute sécurité.

Le R. : Vous comptez avoir des enfants ?

La C. : C'est-à-dire que, en 12 mois, ça va m'être difficile d'en faire beaucoup. Surtout que le Grand Loup, il est pas mal fatigué et stressé avec son boulot. La mayonnaise a du mal à prendre, si vous voyez ce que j'veux dire. Mais bon, je veux bien vous promettre tout ce que vous voulez si je peux décrocher ce boulot. Après, vous m'excuserez, mais il se passera ce qui devra se passer.

Le R. : Pourquoi avez-vous quitté votre dernier emploi ?

La C. : Harcelée, que j'étais, mon bon Monsieur. Fallait toujours donner plus pour rien de plus. Un mauvais patron que c'était. Jamais un sou dans la caisse pour nous augmenter. Par contre, il savait en trouver pour se verser sa prime de ci, de ça, ses frais, son carrosse de fonction. Heureusement, j'étais aussi en CDD. Non renouvelé. La précarité, finalement, ça a du bon.

Le R. : Comptez-vous vous syndiquer ?

La C. : Vous êtes de la police ? Non parce que, vous savez, je connais mes droits et vous, vous n'avez pas le droit de me poser ce genre de questions. Ecoutez, moi, tout ce que je demande, c'est travailler. Faire des tartes. Si vous me laissez tranquille avec mon rouleau à pâtisser et si vous ne mettez pas constamment votre nez dans mes ingrédients, tout se passera bien. Sinon, je ne garantis rien. Et ce sera mon dernier mot, Jean-Pierre.
Maintenant, j'espère que vous ne mettrez pas 3 semaines à me donner votre réponse. Parce que je n'ai pas que ça à faire. J'ai aussi un bus à prendre. Avec 3 changements pour traverser la ville. Alors si vous pouviez me lâcher une minute avant, ça m'arrangerait. Merci pour tout, ça a été un plaisir de discuter avec vous. Le bonjour chez vous.